Presse
Comme à leur habitude, les éditions Finitude ne se contentent pas de publier ou republier des textes rares. Elles leur façonnent une «beauté-papier». Le format est singulier (ici, un carré d’une vingtaine de centimètres de côté) et le toucher bien présent à la main; la typographie est élégante et l’impression amoureuse... On y lit en fin d’ouvrage une note avenante: «Ce livre aurait pu être imprimé par Peter Van den Burggraaff à Bruges, un soir de kermesse. Il n’en est rien. Il a été achevé d’imprimer par Edmond Thomas à Bassac (Charente), un matin d’octobre 2003.» Voilà pour l’amour du métier.
Revenons-en au texte. Les Grenouilles est un conte. Une de ces histoires à plusieurs sens, plusieurs lectures, donc plusieurs lecteurs; du plus candide au plus affranchi, du plus jeune au plus vieux... Elle commence ainsi: «Vers deux heures, après la sieste, le barbier s’était remis en route.» L’homme va à pied de village en hameau raser quelques barbes et ainsi gagner sa pitance. Mais bientôt l’apparente tranquillité de la narration se transforme en stupeur, en menaces, imperceptibles mais prégnantes. Est-ce la chaleur lourde du printemps, la vue de quelques gamins torturant des grenouilles, ou simplement le temps qui se serait suspendu, obligeant notre barbier à faire le bilan de sa pauvre vie, à souhaiter une autre existence pour son dernier fils? «Aujourd’hui, comme jadis pour lui, commençait pour l’enfant la vie fatale de pauvre, la vie de luttes et de sacrifices du Faible et de l’Humble. Il irait à la ferme, désormais, comme ses frères; il y serait vacher, garçon d’écurie, soldat de labour. [...] C’était son sort, son implacable sort qui, aujourd’hui, commençait...»
L’auteur, Cyriël Buysse (1859-1932), Belge d’expression flamande, navigue entre réalisme brut et poésie candide, entre Emile Zola et Maurice Maeterlinck. Avec un sens aigu du drame. Il décrit à la perfection la campagne, le vent, les alouettes «planant très haut dans l’air sur leurs ailes frémissantes», autant qu’il sait insuffler les frayeurs de l’esprit, de la révolte à la soumission: «Avec un serrement de coeur sinistre, avec une crampe d’amertume aux lèvres, il reconnaissait ses trois fils: d’abord les deux aînés, habitués et résignés; puis le petit, le plus cher, fléchi sous la Fatalité, inconsolable de sa liberté perdue...» Les Grenouilles furent publiées le 1er janvier 1896 dans La Revue blanche. Et oubliées depuis. Les éditions Finitude, une fois de plus, nous épatent, et nous régalent.
Martine Laval, Télérama. |